Dix livres à offrir ou à s'offrir

Culture et société

À l’approche des Fêtes, voici quelques publications récentes signées par des autrices et auteurs issus de l’Université Laval

Agent de gestion des études à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique, Pierre-Luc Gagné se taille une place grandissante dans le milieu de la littérature. Avec ce quatrième livre en autant d’années, il livre le récit d’un homme aux prises avec un trouble du comportement alimentaire.

Dans un monde où la parole masculine sur ces enjeux reste souvent silencieuse, ce texte s’impose comme un témoignage éloquent, sincère et sans fard. Le narrateur y explore ses excès, ses obsessions, ses désirs - et surtout, cette faim insatiable qui dépasse la simple nourriture.

De l’enfance à l’âge adulte, on suit un être en quête de sens, de contrôle, d’amour, de reconnaissance. Outre les troubles alimentaires, Pierre-Luc Gagné aborde des thèmes comme le désir, la transition vers l’âge adulte et la diversité sexuelle. Une lecture d’autant plus pertinente dans un contexte où l’image de soi et la quête identitaire sont au coeur des débats contemporains.

« J’ai cassé toutes les balances autour de moi. Chez le médecin, je refuse d’y monter. Je ne suis pas un chiffre. Je ne veux plus être désigné par un nombre. »

-- Extrait du livre

Avec cette bande dessinée, Paul Bordeleau réalise un rêve que plusieurs partagent sans doute: retourner dans le passé pour dialoguer avec une version plus jeune de soi-même.

Ce récit d’autofiction suit un illustrateur dans la cinquantaine endeuillé par la perte d’un ami qui, comme lui, a été formé en design graphique à l’Université Laval. Marqué par un voyage étudiant qu’ils avaient fait ensemble à New York dans les années 1990, il entreprend de raviver les souvenirs de ce séjour. Pour y parvenir, il convoque une galerie de personnages réels ou imaginés - artistes colorés, antiquaire excentrique, alter ego - tous croisés dans les quartiers vibrants de la métropole américaine.

Avec cette BD illustrée en noir et blanc ponctuée de touches de rouge, Paul Bordeleau signe ici une oeuvre à la fois sensible et onirique sur la mémoire, le deuil, le pouvoir de l’art et la reconstruction de soi à travers la narration.

« Ici, ma tête et mon corps sont comme des éponges. New York me fait sentir plus vivant. La ville est comme un gros décor de film. Les New-Yorkais ont vraiment tous l’air de jouer dans un opus dirigé par Scorsese. »

-- Extrait

Martin Pâquet, historien et professeur au Département des sciences historiques, signe un essai sur son métier. «Fruit de quarante ans de pratique et de réflexion», Sur la pratique de l’histoire dévoile les coulisses d’une discipline souvent méconnue, en mettant en lumière les gestes, les doutes et les choix qui façonnent le travail de l’historien.

Le professeur Pâquet décrit cette pratique comme un véritable savoir-faire, où patience, curiosité, précision et empathie s’entrelacent. Un métier où la tête et la main oeuvrent ensemble pour redonner vie à ce qui semblait perdu ou oublié. À travers 10 chapitres qui prennent parfois la forme de confidences, il explore diverses facettes de son travail: la recherche, bien sûr, mais aussi l’écriture, la transmission et surtout, le lien entre passé et présent.

Dans un monde saturé d’informations et de récits contradictoires, ce livre rappelle avec force que l’histoire reste un outil essentiel pour comprendre notre société. Une lecture éclairante, autant pour les passionnés d’histoire que pour les esprits curieux.

« Faire de l’histoire, c’est marier la tête et la main. C’est un métier profondément empathique qui mobilise tant le corps que l’esprit, c’est la pratique d’une discipline qui noue le passé au présent et à l’avenir. »

-- Extrait

Titulaire d’un certificat en théâtre et d’une maîtrise en arts de la scène et de l’écran, Isabelle Lapointe a fait ses débuts d’autrice dans le milieu théâtral avant de remporter, en 2020, le Prix du récit Radio-Canada pour Dédé - personnage qu’on retrouve dans ce premier roman, Épinette.

Ce récit se déroule à Sault-aux-Oiseaux, un village fictif de la Côte-Nord où vivent exclus et marginaux. La narratrice y raconte sa jeunesse marquée par la pauvreté, l’intimidation, l’alcoolisme, les enjeux de santé mentale, mais aussi par la tendresse et la bonté de membres de son entourage.

La force du roman réside dans sa langue - imagée, crue, musicale - et dans la galerie de personnages fort colorés qu’il met en scène. Avec ce premier roman, Isabelle Lapointe offre une oeuvre profondément enracinée dans sa région d’origine et confirme sa place parmi les voix littéraires à surveiller.

« Toute une faune errait autour de notre maison. On avait un bel avenir à bâtir, et celui-ci s’installait dans quelque chose qui existait déjà. Quelque chose de plein de vie, de plein de promesses. »

-- Extrait

À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles (Septentrion), par Catherine Ferland

La période des Fêtes, propice aux rassemblements et aux plaisirs de la table, est aussi l’occasion idéale de lever son verre... tout en enrichissant ses connaissances! Pourquoi ne pas en profiter pour découvrir l’histoire fascinante de l’alcool au Québec?

Dans À boire! Alcool et buveurs, l’historienne Catherine Ferland nous invite à un voyage à travers quatre siècles de consommation d’alcool. Du cidre au champagne, en passant par le vin, l’eau-de-vie, la bière, la bagosse, le champagne et l’absinthe, l’ouvrage retrace l’origine de ces boissons, leur arrivée chez nous et la manière dont elles ont été adaptées à notre culture et à nos réalités.

Mais le livre ne s’arrête pas aux boissons elles-mêmes: ponctué d’anecdotes et de faits parfois surprenants, il explore aussi les contextes sociaux, politiques et culturels dans lesquels elles étaient produites et consommées. Un regard à la fois érudit et accessible sur un pan méconnu de notre histoire.

Docteure en histoire, Catherine Ferland est reconnue pour ses recherches sur la gastronomie , les femmes influentes du Québec et bien d’autres sujets qui éclairent notre passé collectif avec rigueur et originalité.

« À l’occasion de son troisième voyage vers le Canada à l’été 1541, Jacques Cartier fait embarquer 100 tonneaux de cidre breton destinés aux 300 colons [...] qui prennent place à bord des navires. Il finit toutefois par en utiliser une partie pour abreuver les animaux, puisque l’eau vient à manquer pendant la traversée! »

-- Extrait

Détentrice d’un diplôme en langues modernes, en rédaction professionnelle et en création littéraire, Alex Thibodeau s’est fait remarquer en 2020 avec Infantia , un recueil de poésie couronné du prix Félix-Leclerc et du Prix du CALQ - Œuvre de la relève dans la Capitale-Nationale. Elle fait maintenant son entrée dans le monde du roman.

Projet d’écriture entamé dans le cadre d’un séminaire durant ses études, Comme les éclipses est l’histoire d’une étudiante en langues qui noue une relation avec un musicien. Elle décroche aussi un nouvel emploi comme réceptionniste dans un hôtel. Située au début des années 2010 - âge d’or du dubstep, des raves et des concerts métal dans le quartier Saint-Roch - l’histoire explore les relations amoureuses nocives, la masculinité toxique, l’aliénation au travail et les multiples formes de violence faites aux femmes, des plus subtiles aux plus manifestes.

On retrouve dans ce roman le style tendu et percutant qui avait marqué Infantia, où les thèmes de l’enfance et des amitiés malsaines laissaient déjà entrevoir toute la puissance de l’écriture d’Alex Thibodeau. Les phrases, dépourvues de ponctuation, créent une immersion dans le flux de pensée de la protagoniste et dans l’intensité de ses expériences.

« je cale une pinte de rousse en grelottant Rem me frotte les épaules passe son bras autour de moi et out of nowhere me lèche la joue tout le monde rit tout le monde est saoul je tremble encore plus [...] »

-- Extrait

Ce roman s’ouvre sur une scène énigmatique: après une nuit bien arrosée, une femme se réveille dans la chambre d’un inconnu et découvre, avec stupeur, le corps inerte de cet homme au pied des escaliers. En touchant le cadavre, elle se retrouve projetée dans son passé, à travers ses yeux à lui, revivant les instants qui ont précédé sa mort. Au fil de cette expérience extrasensorielle, elle croit percevoir la présence de son frère disparu.

Poussée par le désir viscéral de retrouver son frère, cette protagoniste se laisse entraîner dans une spirale vertigineuse où elle revisite les derniers moments des défunts.

Rosalie Demers, titulaire d’un diplôme en création littéraire, nous entraîne dans un univers où la frontière entre la vie et la mort se brouille. L’autrice explore le deuil et l’amour fraternel, tout en posant cette question: jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour revoir ceux que nous avons perdus?

« Que s’était-il produit? Avait-elle possédé le corps d’un mort? Difficile à concevoir, surtout qu’elle ne croyait ni aux fantômes ni à une quelconque après-vie dans l’au-delà. »

-- Extrait

Caroline Leblond, titulaire d’une maîtrise en création littéraire, livre un premier roman où la beauté de l’écriture contraste avec la brutalité des relations entre ses protagonistes. Versants de Sora raconte l’histoire d’une femme prise dans une relation toxique avec un homme manipulateur et infidèle. Mère et belle-mère de cinq enfants, Sora tente de maintenir l’équilibre dans une vie qui la gruge lentement.

Le récit alterne entre les souvenirs lumineux de leur rencontre à Paris et le présent d’un quotidien oppressant à Québec. Au fil des pages, Sora se perd dans les aléas de la vie conjugale, happée par l’effacement identitaire, les abus affectifs, psychologiques et financiers. Mais à travers les brèches, un souffle d’espoir résiste.

Versants de Sora explore les violences invisibles, celles qui ne laissent pas de marques, mais qui rongent à petit feu. Caroline Leblond signe une oeuvre bouleversante sur l’amour qui détruit, mais aussi sur les élans de solidarité féminine qui permettent de reprendre souffle.

« Elle était là, au bord du comptoir, au bord du gouffre, à égrainer les secondes, les minutes, les heures. À attendre. Attendre qu’il rappelle. [...] Les enfants la réclamaient, son boulot la réclamait. Et elle? »

-- Extrait

De la vie du poète Leonard Cohen à celle du controversé ingénieur Gerald Vincent Bull , l’auteur de bande dessinée Philippe Girard a le don de dénicher des sujets fascinants. Cette fois, cet ancien étudiant en communication graphique s’est inspiré de l’essai de l’historien français Johann Chapoutot, Libres d’obéir, qui explore l’influence des théories nazies sur les pratiques modernes de gestion.

À travers un montage qui croise passé et présent, la BD raconte le parcours de Reinhard Höhn, juriste du IIIe Reich devenu, après la guerre, une figure centrale du management en Allemagne. En parallèle, deux gestionnaires contemporaines s’interrogent sur les héritages invisibles de ce passé et sur certaines pratiques professionnelles encore bien ancrées.

Abondamment documentée, cette bande dessinée jette une lumière crue sur la continuité historique entre idéologie autoritaire et organisation du travail. Une lecture percutante sur les racines parfois invisibles du monde professionnel actuel.

« Inépuisable pédagogue et graphomane, Höhn exposera les principes de sa philosophie managériale dans une cinquantaine de livres où la continuité avec la période nazie est bien présente, même après 1945. Il les amendera et les rééditera jusqu’en 1995. »

-- Extrait

Guyane spatiale, carnavale, décoloniale (Éditions XYZ), par Nolywé Delannon

Née en Guyane et aujourd’hui professeure au Département de management, Nolywé Delannon nous invite à découvrir autrement son pays d’origine. Essai à la fois personnel et politique, Guyane spatiale, carnavale, décoloniale questionne le fossé entre la Guyane «d’en haut», façonnée par les ambitions de l’État français, et la Guyane «d’en bas», celle vécue au quotidien par les populations locales. L’autrice y retrace l’histoire d’un territoire colonisé, toujours en lutte pour affirmer sa propre existence.

S’appuyant sur des archives et sur les mémoires orales, Nolywé Delannon révèle une Guyane plurielle, mouvante et profondément vivante. Le carnaval, plus qu’une fête traditionnelle, devient ici la métaphore d’une transgression, d’une résistance culturelle face à l’effacement.

Guyane spatiale, carnavale, décoloniale se lit comme une prise de parole où se croisent récit personnel, mémoire collective et critique sociale. La professeure Delannon y propose une réécriture de l’histoire guyanaise, affranchie des cadres dominants et ancrée dans une parole populaire longtemps ignorée.

« L’histoire de la Guyane spatiale mérite d’être réécrite à partir de notre manière à nous d’être au monde, avec notre conscience carnavale, dans l’improvisation et dans la transgression, en s’affranchissant des normes, incluant celles du récit. »

-- Extrait