
À quelques jours de la Journée internationale de la francophonie, le professeur Richard Marcoux explique où en est l’usage du français dans le monde
Entre le défi de dénombrer les francophones, la croissance de leur nombre à l’échelle mondiale et les débats québécois sur l’usage du français, le portrait de la francophonie se complexifie. Pour y voir plus clair, Richard Marcoux, professeur au Département de sociologie, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF) et cotitulaire de la Chaire de recherche du Québec sur la situation démolinguistique et les politiques linguistiques, répond à trois questions clés.
Pourquoi le dénombrement des francophones dans le monde constitue-t-il un enjeu important?
Connaître le nombre de personnes qui partagent une langue, qui peuvent communiquer et échanger entre elles, n’est-ce pas une information fondamentale et qui se pose pour tous les espaces linguistiques? Question simple, mais y répondre demeure un exercice complexe, voire périlleux, comme nous l’avons relevé à maintes reprises. L’ODSEF a été créé à la suite du Sommet de la Francophonie qui s’est tenu à Québec en 2008 afin «d’appuyer l’ensemble des initiatives permettant de circonscrire les dynamiques linguistiques et de mieux situer la place qu’occupe la langue française au sein des populations de la Francophonie et d’ailleurs*». Le dénombrement des francophones est l’un des exercices auxquels se prête l’ODSEF avec l’aide d’un important réseau scientifique international de collaborateurs et collaboratrices.
Nous avons élaboré la recherche de sources de données et la démarche méthodologique à partir d’une définition qui se rapproche du sens commun, à savoir que les francophones regroupent, pour nous, toutes les personnes qui maîtrisent la langue française pour être à même de l’utiliser pour communiquer (parler et/ou comprendre). Cette définition s’éloigne bien évidemment des approches dites identitaires et, de ce fait, une ou un francophone peut également appartenir à d’autres espaces linguistiques, le plurilinguisme étant une réalité largement partagée.
Soulignons enfin qu’avec mon collègue Laurent Richard, professionnel de recherche à l’Université Laval, nous avons créé Francoscope, une plateforme Web dynamique qui diffuse des mises à jour périodiques et qui permet d’obtenir des informations précises sur la répartition des 348 millions de francophones en 2025.
Comment expliquer la croissance de la population francophone à l’échelle internationale?
En 1960, la population francophone du monde est bien campée au Nord, à plus de 90%. Les dynamiques démographiques contrastées et les efforts dans le domaine de l’éducation en Afrique viendront bouleverser les plaques tectoniques de la Francophonie.
En effet, les pays du Nord entrent dans ce que d’aucuns nomment l’hiver démographique: maintien d’une fécondité sous le seuil de remplacement des générations, qui conduit au vieillissement de la population et à un ralentissement démographique, voire parfois une décroissance. La situation est tout autre en Afrique. Le maintien d’une fécondité élevée et le déclin de la mortalité conduisent à l’importante croissance de la population africaine.
S’ajoutent à cette croissance démographique d’importants investissements dans le domaine de l’éducation avec l’objectif d’augmenter substantiellement et rapidement les taux de scolarisation en Afrique. Dans ces pays où le français est langue d’enseignement, cela conduit à une augmentation phénoménale du nombre de personnes sachant lire et écrire le français. Au-delà de la démographie, c’est principalement l’institution scolaire africaine qui a contribué à faire en sorte que la langue française a été adoptée par de nombreuses populations, un continent qui abrite aujourd’hui plus de 50% des 348 millions de francophones.
On devra de toute évidence porter une attention particulière à l’école en Afrique dans les années à venir et la soutenir davantage si on souhaite que se poursuive l’essor sans précédent du nombre de personnes qui adoptent la langue de Molière et aussi celle de Michel Tremblay, Dany Laferrière, Yasmina Khadra et Alain Mabanckou.
Et au Québec, qu’en est-il de l’usage du français?
Le Québec s’est doté d’une mesure législative importante il y a bientôt 50 ans: la Charte de la langue française. Les premiers artisans de celle-ci - notamment les sociologues Guy Rocher et Fernand Dumont - ont été d’extraordinaires visionnaires. La Charte fait du français la langue officielle et commune au Québec. L’objectif est que cette langue soit partagée par l’ensemble de la population dans l’espace public.
Notre langue est fragile, mais il nous semble exagéré de parler de déclin du français au Québec. Cette expression dramatique largement médiatisée s’arrime trop souvent à un discours idéologique qui conduit à identifier les immigrants comme étant les responsables des reculs, comme nous l’avons illustré avec Steven Therrien**.
Or, la croissance démographique du Québec s’explique depuis plusieurs années à plus de 95% par l’immigration internationale qui nous provient de plus en plus de l’espace francophone. Avec mes collègues Jean-Pierre Corbeil et Victor Piché***, nous avons montré que les indicateurs linguistiques classiques qui s’appuient sur la langue maternelle ou parlée à la maison peuvent masquer la connaissance et l’usage du français de ces populations immigrantes.
Cela étant, la croissance de l’usage de l’anglais, au Québec et ailleurs, ne doit pas être ignorée: dans les milieux scientifiques, dans les institutions internationales et la consommation culturelle notamment. Car comme le disait, le 14 mars dernier, le ministre de la Culture du Québec Mathieu Lacombe: «la plus grande menace à la culture francophone, ce sont les géants du Web, pas l’immigration.»
À lire aussi: Du Québec à l’Afrique, le sociologue Richard Marcoux porte un regard avisé sur les francophonies
Plus d’information sur:
La Chaire de recherche du Québec sur la situation démolinguistique et les politiques linguistiques
* Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone. Mission . Consulté le 18 mars 2026.
** Steven Therrien et Richard Marcoux (2025). «L’émergence de l’expression "déclin du français" au Québec. Un cas de panique morale» . Recherches sociographiques. 66(1), 27-56.
*** Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone. Une note de recherche sur le plurilinguisme au Québec . Consulté le 18 mars 2026.
Propos recueillis par Alexandra Perron



